Billet d’été, ménage d’émotions et réflexions autour d’une expérience qui est encore à prendre sa place chez moi…
Je reviens d’un périple de 9 jours au bout de notre monde Québecois, au nord du 56e parallèle sur les bords de la rivière George. J’y suis allé à l’occasion du 5e séminaire nordique coprésidé par Ghislain Picard et Manon Barbeau et organisé par Avanture Ashini (Serge Ashini et Jean-Philippe Messier). Je me suis donc retrouvé, après 23 heures de déplacements (aller vers Sept-Îles, train vers Schefferville et hydravion jusqu’à Wedge-Point), au milieu du pays de la terre sans arbres (ou, si l’on traduit littéralement le mot Mushuau nipi: le payse de l’eau sans arbres). C’est en fait le lieu même du tournage du documentaire de Perreault.
7 jours donc, en compagnie de personnes aussi intéressantes qu’éclectiques : aînés innus, personnes politiques (PQ, PLQ, Bloque, attachés politiques), personnes impliquées dans la protection du territoire, représentants des pourvoyeurs, cinéastes, amants de la nature et bien d’autres. Une joyeuse troupe au bout du monde, les deux pieds sur le sol et les yeux grand ouverts, ensemble pour discuter d’un thème riche et tout à fait impliquant : la protection du territoire et les revendications autochtones.
Bon. Je suis encore prendre conscience de tout ce qui s’est passé et de tout ce que j’ai vécu.
Je prends le temps de partager les idées qui émergent de cette expérience, car elles témoignent de phénomènes qui me semblent être à la source de la co-création et, surtout, d’une certaine forme de co-évolution. Celles-ci sont encore embryonnaires et fractionnées. Elles tournent toutefois toutes autour du même pot.

La conscience du lieu qu’on occupe et de la réalité qui nous baigne.
J’ai pris plusieurs jours à sentir et comprendre que je n’étais pas en randonnée au Cap Tourmente… Notre cerveau moulé à la nature organisée et aux lieux foulés sans compter rend difficile à comprendre le fait que j’ai pu marché là où VRAIMENT PERSONNE N’A ÉTÉ (bon, évidement, la formule est un peu forte, mais tout de même : disons une poignée de personnes par année….). Ce décalage de ma pensée et de la réalité de la situation m’a fait vivre clairement ce phénomène de rationalisation inconsciente qui tente constamment de ramener au connu afin d’assurer sa sécurité ou de fournir une référence réconfortante.
J’y ai ressenti le même phénomène que j’observe dans des contextes de développement où les personnes impliquées construisent leurs idées à partir de l’image qu’elles cultivent de leur environnement plutôt qu’à partir d’une réelle imprégnation du contexte et du milieu où elles se trouvent. J’y ai senti ce manque de réelle connexion au contexte et à ce qui appelle à exister. J’étais enfermé dans MON IMAGE de ce que je voyais.
Je m’en suis « sorti », je pense… à partir du moment où j’ai décidé de plonger dans le moment et de m’ouvrir à tout ce qui en faisait parti : saisir les occasions de contribuer, de parler aux gens, de participer aux marches, aux corvées. Participer à fond pour mieux me remplir, me laisser modeler par le moment, m’ouvrir à l’inconnu sans attentes, sans intentions.
Cette ouverture à l’inconnu sans craintes, attentes ou intentions (malgré les peurs, les souhaits ou les désirs qui nous accompagnent) est l’une des conditions de l’émergence de ce qui appelle à exister. Laisser venir sans intention, sans intérêt. Voir ce qui s’en vient et le saisir pour en faire quelque chose de nouveau. C’est vrai au Mushuau quant on cherche à comprendre ce « qui est en train de se passer en nous », c’est aussi vrai pour la plupart des contextes ou des changements se trament ou qui appellent à innover.
Nos réflexes de protection, notre besoin de référence, notre ego sont autant de filtres entre nous et la réalité nouvelle qui s’ouvre devant.

La diversité animée par une expérience commune
Les thèmes abordés n’étaient pas a priori des sujets simples : les revendications autochtones, la protection du territoire, son développement, etc. La diversité des participants était impressionnante, mais disparate. Tous n’avaient pas le même bagage, la même expérience des sujets traités. Comment se fait-il que les discussions aient été si riches? Pourquoi personne ne s’est senti laissé sur le côté? Tout aurait dû aboutir à un discourt des « savants » et à l’écoute des « apprentis » (comme c’est souvent le cas dans de telles situations).
La réponse se trouve, à mon sens, dans la création du contexte. Chacun des membres du groupe a vécu une expérience relativement similaire : expérience du lieu, expérience de la vie du camp, connexion à la nature, etc. Cette « communauté d’expérience » a permis de créer un « NOUS’, un contexte partagé par tous. C’est ce contexte qui a formé la table à laquelle nous avons partagé nos points de vu. C’est ce lien fort qui a ouvert à la discussion, au respect des opinions, à l’explication et au partage des idées.
À bien y penser, il me semble que ce phénomène se retrouve dans tous les contextes de co-création ou de partage réunissant des participants de provenance différente. Je le remarque aussi dans les organisations « sur-structurées » ou des personnes de « silos » différents ou de niveaux différents sont réunies et appelées à collaborer. Le manque de « NOUS », l’absence d’une expérience commune qui appelle à l’ouverture vers l’autre ont des impacts bien plus grands qu’on ne le croit sur la capacité d’un groupe à créer et à innover.

L’accueil et l’ouverture : ou comment mettre tout le monde au même rythme
Tout au long du début de la semaine, de nouveaux participants se sont joints aux personnes arrivées quelques jours plus tôt. Ceci a eu un effet particulier. Il m’a semblé voir, à chaque nouvelle vague d’arrivants, se tracer une ligne entre la « tribu » présente et les nouvelles personnes : eux et nous. J’ai aussi senti s’estomper cette différence en connaissant mieux ces nouveaux arrivants et, surtout, en les sentant s’imbiber du lieu et du contexte. J’ai senti que les moments forts vécus ensemble ont eu un effet soudant.
Plusieurs épisodes ont donc été vécus où le groupe a eu à « se reformer » : changer le groupe (l’agrandir ou le diminuer) appelle à recréer un nouvel équilibre. Un équilibre composé de personnes qui sont « à la même vitesse », qui partagent un fond.
Sur ce point, je dois dire que malgré ce phénomène de reformation du groupe à répétition, j’ai préféré voir la troupe s’élargir tout au long de la semaine (37 personnes le jeudi soir!) plutôt que de l’avoir vue limitée à un groupe restreint et stable pour toute une semaine. J’en tire toutefois l’impression que les activités de discussion ont avantage à tenir compte de cette socio-dynamique.
Bon, une pause (qui en fait, me permet de ne pas rendre ce billet trop long).

Les thèmes qui émergent de mes réflexions post-Mushuau et qui animeront la deuxième partie de ce billet:
- L’autre qui se révèle à travers des noms et des visages
- Le lien avec la terre
- L’appel sanguin du débat et la nécessité de co-créer un futur idéal
- Impressions laissées par la visite de Louis-Edmond Hamelin
- La nécessité du NOUS
- Ramener le nord au sud
En attendant le suite, voici quelques photos :
et encore d’autres…
- Photos : vol au dessus du canyon Fraser jusqu’à l’Atlantique
- Photos : la vie au Mushuau
A+
P.
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2 réponses pour le moment ↓
1 Esther Matte // 25 août 2009 à 8:31
Wow! Quelle expérience et excellentes connexions avec la co-création! J’aime beaucoup ton commentaire sur les personnes qui se joignent au groupe au fil de la semaine. C’est ce que Marquis Bureau et le Groupe Courage font dans les formations du programme Genuine Contact et c’est vraiment un plus dans une telle formation de vivre le processus que tu décris si bien.
J’espère bien un jour participer à un tel séminaire
2 Une certaine idée du nord (2)… réflexions sur le visage de « l’autre » | Faire autrement, voir autrement // 29 août 2009 à 2:22
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